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Lieutenant-colonel Jeanpierre Vies et mort d'un grand légionnaire 1912 - 1958

Daniel Sornat



Blog Guerres et conflits
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Mai 2012




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La maison d'édition spécialisée Indo-Editions ajoute ce mois-ci à son catalogue la biographie d'une figure emblématique de la Légion étrangère, celle du lieutenant-colonel Jeanpierre. Lui-même saint-cyrien de la promotion éponyme, l'auteur précise dans son introduction les sources qu'il a utilisé (archives officielles et privées comme témoignages), tout en reconnaissant que sa biographie pourrait ne pas être complète. De façon très classique, l'ouvrage s'ouvre sur deux chapitres introductifs ("Origine et jeunesse" et "L'entrée dans la carrière"), pour essayer de comprendre pourquoi le jeune Jeanpierre s'engage au 131e RI d'Orléans en décembre 1930, époque durant laquelle "les aspirations pacifiques de la majorité des populations européennes" s'expriment, en particulier en France.

On peut ensuite diviser le livre en deux grandes parties : les chapîtres consacrés à la période qui s'étend de 1930 à 1945, moins connue, et ceux qui traitent des guerres d'Indochine et d'Algérie.Jeanpierre renouvelle son contrat d'engagement jusqu'en 1935, année au cours de laquelle il est admis à l'Ecole de l'infanterie et des chars de combat, qui forme les officiers issus du corps des sous-officiers. Un an et demi plus tard, il quitte Saint-Maixent classé 5e de sa promotion, baptisée "Verdun", et fait le choix de servir au 1e régiment étranger d'infanterie (REI). Il ne quittera plus la Légion étrangère. Après l'Afrique du Nord, la Seconde guerre mondiale le trouve avec le II / 2e REI au Levant, où il apprend l'armistice de juin 1940 : "C'est un drame pour Jeanpierre ; il était jeune officier d'une armée réputée invincible, il se retrouve jeune officier d'une armée qui a été écrasée". Ce sont alors les longs mois d'une situation de plus en plus tendue entre Vichystes et Gaullistes (le "complot de septembre"), puis la campagne de juin 1941 avant l'armistice et le retour en métropole : "L'immense majorité des officiers de Légion refuse de rallier la France Libre". Jeanpierre dira plus tard : "Il y a quinze ans j'ai obéi en Syrie, je ne sais pas aujourd'hui si j'ai eu tort ou raison". On comprend le traumatisme que cette successioon d'événements a pu représenter pour toute une génération. Passé dans la Résistance après l'occupation de la "zone libre" en novembre 1942, il est arrêté par la Sicherheitspolizei à Orléans en janvier 1944 et déporté à Mauthausen, dont il est libéré en mai 1945. Promu capitaine avec effet rétroactif, il retrouve la Légion, à la tête du centre de recrutement de Kehl, et rejoint trois ans plus tard le 1er bataillon étranger parachutiste naissant comme adjoint du capitaine Segrétain et, dès l'unité formée, embarque pour l'Indochine.

La deuxième partie de sa carrière est mieux connue : le Delta tonkinois, Lang Son, les opérations qui se succèdent, "l'affaire de That Khé" puis le drame de la RC4, dont il est l'un des rares survivants. En charge de la formation des légionnaires au II/1er REI pendant quatre ans, il retrouve brièvement l'Indochine à la fin de l'année 1954, pour reconstituer le 1er BEP, disparu dans les combats de Dien Bien Phu, avec lequel dès février 1955 il rejoint l'Algérie. On sait son rôle et son oeuvre pendant plus de trois ans, dans les Aurès, à Alger, tirant les enseignements de chaque opération et systématisant les "nomadisations". Adjoint du REP, il débarque à Suez à l'automne 1956 pour se trouver engagé dès janvier 1957 dans la bataille d'Alger. Devenu chef de corps du régiment, il va tout faire pour développer l'emploi de l'hélicoptère dans la lutte contre l'ALN : "J'ai senti là une cassure dans l'histoire de la guerre d'Algérie ... La vitesse est tout". Il se distingue à la fin de l'année 1957 au commandement de la Zone opérationnelle de l'Est algérien, entre Biskra et Hassi-Messaoud ("Tout baser sur le renseignement. Exploitation immédiate de tout renseignement"), puis au printemps 1958 avec la responsabilité d'une partie du barrage sur la frontière algéro-tunisienne, avec une troupe particulièrement aguerrie : "Ce qui m'a le plus frappé lors de mes premières opérations au sein du REP, c'est la manoeuvre en silence. Pas d'éclat de voix, peu d'ordres, des commandements aux gestes, chacun sachant ce qu'il avait à faire". Les combats se poursuivent sans interruption jusqu'à ce 29 mai, où il décède, à l'âge de 46 ans et après 27 ans de service, dans la chute de son hélicoptère, probablement abattu par un tir ennemi : "Soleil est mort".Relevons enfin que l'ouvrage est étoffé de nombreuses copies de documents, de cartes, d'organigrammes et de photos. Au total, une indispensable biographie d'un officier exceptionnel révélé dans l'adversité, pour tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la Légion aussi bien qu'aux campagnes d'Indochine et d'Algérie, tout en allant bien au-delà. Daniel Sornat a bien voulu répondre à quelques questions sur la biographie qu'il vient de faire paraître : Question : On a le sentiment, après avoir lu votre livre, que deux périodes bien distinctes, séparées par la déportation, scandent la vie et la carrière du lieutenant-colonel Jeanpierre : avant la Seconde guerre mondiale, il apparaît comme un officier que rien ne distingue vraiment de ses camarades, après 1945 il semble atteindre une certaine "maturité" et se révéler. Qu'en pensez-vous ?Réponse : Au cours de la période 1937-1962, ce sont les circonstances qui ont surtout révélé le soldat. Contrairement à la grande majorité des officiers de sa génération, Jeanpierre n'a pas eu la "chance" de faire la guerre avant juin 1941. Mais le début de sa carrière est plutôt prometteur. Sorti cinquième de Saint-Maixent dans la Légion, ses chefs n'hésitent pas à confier au jeune sous-lieutenant le commandement du Centre d'instruction d'Ain El Hadjar après seulement six mois de présence. Au Liban, il a la confiance de ses deux chefs de bataillon successifs. Quelques jours avant le début des hostilités, le commandant Robitaille le choisit comme officier de transmission, en quelque sorte comme adjoint, puisqu'il est le seul autre officier au PC du bataillon. Il se distingue pendant les combats de Merdjayoun, ce qui lui vaut d'attirer l'attention de son colonel. Nommé patron de la Légion, le colonel Barré le laisse en France, au SILE, l'organisme de recrutement plus que jamais vital pour la Légion. Ainsi Jeanpierre ne connaîtra pas, comme ses camarades qui ont rejoint l'Afrique du Nord, l'ivresse de la victoire des campagnes de la Libération, mais la Résistance et Mauthausen.Deux étapes de sa vie terriblement formatrices. Dans la Résistance, il est pour la première fois son maître. Il arrive en quatre mois à mettre sur pied une petite compagnie et découvre l'importance du renseignement. Du camp de concentration, dit-il, "on en ressort très différent de ce qu'on a été auparavant". Il y approfondit sa connaissance des hommes : "Tout homme même exceptionnel pouvait avoir ses moments de faiblesse ... Tout homme médiocre pouvait un jour devenir un héros".Question : Vous restez relativement discret sur l'appréciation et les jugements de fond que Jeanpierre porte sur le drame de la RC4 et les responsabilités engagées. Que pourriez-vous ajouter aux quelques lignes consacrées à ce sujet dans votre livre ?Réponse : Le bataille de la RC4 était perdue avant d'être commencée. Je ne vois pas l'intérêt de réveiller des polémiques stériles, en particulier celles qui pourraient concerner les combattants sacrifiés dans les calcaires de Dong Khé. Pour ceux qui voudraient connaître en détail les tergiversations qui ont abouti au désastre de la RC4, je les invite à consulter mon livre Les Goumiers marocains dans la bataille, paru à L'Esprit du Livre Editions en 2009.

Question : On a parfois murmuré que Jeanpierre était finalement peu économe de la vie de ses légionnaires. Que pensez-vous de cette affirmation ?Réponse : Jeanpierre a toujours eu le souci d'éviter les pertes, et ce dès l'entraînement : "S'il y a un mort à l'instruction, cela en évitera vingt au combat". Il semble que les esprits aient été frappés à tord par les 102 morts et 289 blessés du 1er REP dans la bataile des Frontières. Si on compare ces chiffres aux pertes totales de la bataille, annoncées par le général et historien Jean Delmas, soit 273 tués et 800 blessés, les pertes du 1er REP représentent 40% des tués et 36% des blessés. Mais ces pertes doivent être appréciées en fonction du résultat obtenu. Le bilan du 1er REP (1535 rebelles tués, 112 mitrailleuses ou FM, 1535 armes saisies) représente la moitié du bilan total, soit 3244 rebelles tués, 213 mitrailleuses ou FM et 2616 armes saisies. Les pertes du 1er REP sont donc proportionnellement légèrement inférieures par rapport aux résultats obtenus.Question : Officier issu du corps des sous-officiers, il a donné son nom à une promotion de Saint-Cyr, la vôtre. Quelles ont été, à l'époque, les raisons du choix, et en quoi l'exemplarité de ce parrain pourrait être "parlante" pour un élève-officier aujourd'hui ? 

Réponse : Le choix d'un parrain est souvent une question de circonstances et d'époque. Pour le lieutenant-colonel Jeanpierre, il est clair qu'il s'agissait d'honorer un héros qui venait de mourir pour que l'Algérie reste française. Daniel Sornat, merci pour cette belle biographie et à très bientôt.

         



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